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Guttin formula lide que ces captifs ainsi mis en confiance et, prtendait-il, satisfaits de leur captivit, pourraient tre endoctrins, "catchiss", suivant ses propres termes. Ils pourraient ainsi servir de cheval de Troie, lors dun ventuel cartel dchange. Lexportation des ides rpublicaines se ferait peu de frais et porterait, dans le contexte de la guerre, un srieux coup aux armes russes. Par "catchiser", Guttin entendait leur inculquer les principes rpublicains, en insistant fortement sur la notion de libert. Guttin prconisait de commencer cet enseignement par les "bas officiers", cest dire les sous-officiers. Partageant le quotidien de la troupe, ils taient plus susceptibles de propager ensuite les grands traits de la pense rpublicaine auprs de leurs hommes. Une fois de plus, fort de sa connaissance du russe, Guttin se dsignait comme la personne la plus qualifie pour visiter les soldats et les convertir aux ides rpublicaines. Le gnral en chef de la 17e division militaire lui accorda, lt 1799, lautorisation de visiter la caserne de Ruel, qui accueillait des prisonniers russes, afin de sy entretenir avec eux. Ils y taient surveills par des troupes de la garnison de Corfou, qui avaient elles-mmes t prisonnires de lamiral Uakov, aprs la prise de lle18. Le citoyen Guttin se rendit ainsi rgulirement auprs deux. Il constata rapidement que ces soldats navaient pas une vue trs claire du conflit et des intrts en jeu. Ils suivaient avant tout leurs chefs et ignoraient largement les ides lgitimistes de leur tsar et de leurs officiers. Rendant compte des rsultats de ses entretiens, Guttin avanait qu"il les avait en moins de quatre visites disposs servir contre les Anglais"19.

Dans le mme ordre dide, il proposa de prendre en pension chez lui des sous-officiers russes, jusquau grade de sergent-major, ne parlant pas franais. Il arguait du fait que toute sa famille parlait russe et que, baignant dans cette atmosphre rassurante, les prisonniers russes seraient plus sensibles ses discours. Il se proposait de recevoir ainsi cinq six Russes. Cette ide avait sans doute germ en observant le comportement des trois prisonniers quil avait conduits sur les diffrents fronts et leffet que leur semi-captivit chez des particuliers russophones avait eu sur eux. Le moyen propos par Guttin tait plus abouti car, en sortant les Russes des dpts de prisonniers, il tait plus ais de prtendre les faire goter la libert.

Cette ide, intressante au demeurant, ne manque pas dtonner Ces sous-officiers, une fois convaincus du bien-fond du systme rpublicain, pourraient tre envoys sous la surveillance de Guttin dans les dpts de prisonniers, pour "catchiser" leur tour leurs hommes. Ce projet rencontra semble-t-il un accueil relativement favorable de la part du nouveau ministre des Relations extrieures, Reinhard20. Ceci supposait que Guttin et obtenu la confiance du ministre, qui tait prt lui confier des prisonniers de guerre. Cependant, ce projet, une fois de plus, choua avec le dpart de Reinhard, en novembre 1799.

Quand, en juillet 1800, Talleyrand lui demanda de renvoyer les prisonniers quil hbergeait encore, Guttin lui envoya une premire demande de remboursement, reste sans rponse. Une lettre rageuse suivit, pressant nouveau Talleyrand de lui octroyer des fonds. Ces difficults se faire rembourser les frais engags ont d passablement dcevoir le citoyen Guttin. Laffaire prit mme une tournure quasi mlodramatique, car Guttin stait sans doute trop avanc auprs de ses htes, leur promettant de les faire participer ses entreprises futures. Ses anciens htes et prisonniers lui SHD-T, 1M, 1486, document 28.

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 194, f. 384 : Lettre des trois prisonniers en pension chez le citoyen Guttin, adresse ce dernier, de la main du sous-officier Lewontowski, messidor an VIII (juin-juillet 1800) Denis WORONOFF, Nouvelle Histoire de la France contemporaine, tome III, La Rpublique bourgeoise de Thermidor Brumaire 1794-1799, Paris, Seuil, 1972, p. 190.

Archives Nationales de France (ANF), Paris, srie AF/III, carton 177, f. 125. N 1277: Dlibration du Directoire excutif sur une mission secrte confie au citoyen Guttin., le 18 germinal an VII (7 avril 1799) ANF, AF/III, 177, f. 129. N 1287: Dlibration du Directoire excutif sur une mission secrte confie au citoyen Guttin, le 26 floral an VII (mai 1799) AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 198, f. 391 : Les Jacobins exigrent le 30 prairial (18 juin) la dmission de trois des Directeurs, quils jugeaient responsables des dfaites militaires.

AMAE, srie Mmoires et documents (MD), sous-srie Russie, tome XXXI, document 56, f. 394 : Rapport au Directoire excutif par le ministre des Relations extrieures sur la Russie, le 3 brumaire an VIII (25 octobre 1799).

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 198, f. 391 : Lettre du citoyen Guttin au Premier Consul.

AMAE, MD, Russie, tome XXXI, document 42, f. 343: Mmoire sur les prisonniers russes capturs par les Franais Corfou, par le citoyen Guttin, s.d.

Idem.

Idem.

Le Moniteur, n 30, 30 vendmiaire an VIII (22 octobre 1799), 2e page, 3e colonne, "Paris, le 29 vendmiaire".

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 182, f. 368: Note additionnelle celle prsente par le citoyen Guttin sur les avantages que le gouvernement peut se procurer en employant les prisonniers russes des travaux utiles la chose publique, germinal an VIII (mars-avril 1800).

Reinhard avait succd Talleyrand la suite de la dmission de ce dernier, en juillet 1799.

crivirent une lettre de plainte, dans un franais approximatif, lettre quils menaaient de faire suivre au ministre si Guttin ne remplissait pas ses promesses. Ce renvoi soudain, ordonn par le ministre, compromettait manifestement leurs projets personnels en France21.

Prisonniers russes et entreprises prives Cest que dans cette affaire, intrts publics et intrts privs taient troitement mls. A chaque proposition du citoyen Guttin visant utiliser les prisonniers russes correspondait un nouveau chantier qui devait souvrir. Ainsi, lorsquil proposa doffrir aux prisonniers les agrments des bains russes, il entendait servir lui-mme dentrepreneur pour leur ralisation. Il affirma quil soumettrait au gouvernement "un plan dexcution et se [chargerait] de diriger le travail de lentreprise."22 Guttin se serait bien vu jouer le rle darchitecte et de matre duvre, dans des entreprises la charge des diffrents ministres concerns.

Cependant, Guttin ne sarrta pas ces simples projets de "catchisme" rpublicain. Le ministre de la guerre avait depuis longtemps not que les propositions de ce citoyen servaient toujours trop bien ses intrts privs, et cest pourquoi il avait prfr transmettre ses propositions au ministre des Relations extrieures. Son obstination utiliser les prisonniers son profit finit par le compromettre dfinitivement. Toujours dans lide de mettre profit leur captivit, il stait propos demployer les soldats russes des travaux utiles la chose publique, de prfrence sur des chantiers quil aurait lui-mme dirigs. Guttin profitait des appuis quil avait pu gagner par les diffrents mmoires sur la Russie dont il avait littralement bombard les ministres. Ayant obtenu, par lintermdiaire de Reinhard, une entrevue avec le ministre de la Marine, le 17 octobre, il fut charg de rechercher: "dans celles de nos forts que la marine a jusquici considres comme inexploitables tous les bois ncessaires aux constructions navales, et de les extraire par des procds usits en Russie, et particulirement par des moyens mcaniques nouvellement dcouverts"23.

Guttin proposait dutiliser "des procds russes" et "des moyens mcaniques approuvs des Ingnieurs de la marine"24. Ces procds permettaient dexploiter la fort dans les froids les plus forts, sur les pentes les plus raides, et dans les conditions les plus difficiles, et de dgager ainsi du bois de mture pour la marine franaise. Son choix se porta sur le massif jurassien, dont le climat prsentait des similitudes avec celui que les Russes connaissaient. Pour dfendre son projet auprs des ministres des Relations extrieures et de la Guerre, il prtendait pouvoir convaincre les prisonniers russes de servir ensuite contre les Chouans ce qui aurait permis par ailleurs de " rallier eux les soldats russes que le gouvernement anglais se dispose jetter [sic] sur nos ctes"25. Deux milles Russes seraient aisment encadrs par une quarantaine de surveillants26. Press douvrir son chantier au moindre cot, il demanda au ministre des Finances, dans une lettre du printemps 1799, "dordonner que la totalit des arpents qui composent la fort dite de Bonlieu, lui soit adjuge dans le plus bref dlai pour par lui tre exploite aux mmes prix et conditions imposs ceux auxquels il en a t concd une partie pour en tirer des bois de chauffage"27.

Les prisonniers russes ntaient quun prtexte pour acclrer ladjudication dune fort et louverture dun chantier quil dirigerait lui-mme, avec une main-duvre bon march. Le 18 mai 1800, une lettre du Ministre de la Marine et des Colonies, Forfait, informa Talleyrand que lexploitation ne concernant que du bois de sapins, que le port de Toulon recevait dj en grand nombre, il avait fait part au citoyen Guttin de son refus. Par ailleurs provoquer la dsertion dans les armes russes ne lui semblait pas tre un projet viable ni recommandable dans le nouveau tour que prenait la deuxime coalition: "Ces motifs, auxquels se joint encore la demande que ma faite directement le citoyen Guttin, de lui faire lavance du tiers de la valeur des arbres qui seraient marqus dans la fort pour le service de la marine, mont dtermin renoncer entirement cette entreprise."Guttin avait manifestement trop dvoil ses buts vritables devant le ministre. Celui-ci comprit quil tait de plus en plus vident que ce citoyen dcidment trs affairiste, poursuivait une stratgie personnelle. Dans les nombreux mmoires quil envoyait, ses intrts propres de ngociant taient intimement lis ses propositions concernant les prisonniers russes.

Le consul et le tsar: les prisonniers comme monnaie dchange Le coup dEtat du 18 Brumaire et la tournure que prenait la Seconde coalition contriburent rendre ce genre de projets totalement caducs. En effet, dsireux dtablir des liens directs avec la Russie et plus sr des intentions de Paul Ier, le Premier Consul se lana dans une vritable "opration de sduction"29 envers lempereur de toutes les Russies. Les rapports franais concernant le tsar faisait tat dun homme susceptible lextrme et trs attach aux marques de dfrence. De plus, les dcisions de Paul, pendant la coalition, avaient montr son attachement maladif aux principes de la loyaut chevaleresque. Il y avait l un terrain exploiter. Bonaparte disposait dun atout certain: plus de six mille prisonniers de guerre russes taient cantonns dans les dpts franais.

En juillet 1800, Talleyrand fut charg dinformer Panin, vice-chancelier de lEmpire, de la dcision du Premier Consul de renvoyer les prisonniers de guerre russes dtenus en France30. On a dj vu que ces prisonniers constituaient le seul lien direct avec la Russie, et que le Directoire en avait dj fait un outil de sa politique. Bonaparte ne faisait que reprendre un principe dj suivi, en lui donnant un autre but. Lide dun renvoi inconditionnel fut sans doute formule par Bourgoing31. En effet, les prisonniers de guerre russes avaient t systmatiquement carts des cartels dchange par les coaliss. La commission du Saint-Empire charge des changes refusait de rentrer en ngociation sur ce point avant que tous les prisonniers autrichiens aient t changs32: les Russes nentraient pas dans les considrations des puissances europennes coalises. La France pourrait montrer avec clat sa bonne volont au tsar.

Ces prisonniers devaient non seulement tre renvoys sans ranon, mais en plus habills neuf, dans luniforme de leurs rgiments, rarms et, lment essentiel, ils se verraient restituer leurs drapeaux.33 Ce dernier geste effaait symboliquement laffront quavaient essuy les bataillons capturs. Point ntait besoin dautre dclaration de la part du Premier Consul: le tsar pouvait entendre par l que les Russes taient considrs AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 194, f. 384: Lettre des trois prisonniers en pension chez le citoyen Guttin, adresse ce dernier, de la main du sous-officier Lewontowski, le 9 messidor an VIII (27 juillet 1800). Cette lettre fut transmise Talleyrand par le citoyen Guttin.

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 206, f. 404 : Lettre du citoyen Guttin Talleyrand, le 26 thermidor an VIII (13 aot 1800).

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 183, f. 369: Lettre du citoyen Guttin au ministre des Finances, germinal an VIII (mars-avril 1800).

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 182, f. 368: Note additionnelle celle prsente par le citoyen Guttin sur les prisonniers russes, s.d.

Idem.

AMAE, CP, Russie, tome CXL, document 32, f. 45: Rapport du citoyen Guttin sur lutilisation des prisonniers russes.

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 183, f. 369.

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 189, f. 377: Lettre du citoyen Forfait, ministre de la Marine et des Colonies, Talleyrand, le floral an VIII (18 mai 1800).

Charles CORBET, A lre des nationalismes, Lopinion franaise face linconnue russe, 1799-1804, Paris, Didier, 1967, p. 40.

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 197, f. 390 : Lettre de Talleyrand Panine, thermidor an VIII (juillet 1800) Hugh RAGSDALE, "The Origins of Bonapartes Russian Policy", Slavic Review, n 27, mars 1968, p. 87.

SHD-T, B3*, carton 227, n. 571, Lettre de Charpentier au ministre de la Guerre, de Crmone, le 14 fructidor an VIII (31 aot 1800).

AMAE, CP, Russie, tome CXXXIX, document 197, f. 390.

comme des braves. Lutilisation des symboles militaires tait habile et plaait les liens entre la France et la Russie sous le signe de lhonneur, question laquelle Paul Ier tait trs attach. Les prisonniers seraient cantonns Aix-la-Chapelle, en attendant dtre reconduits en Russie34.

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